En Côte d’Ivoire, le marché de bétail d’Abobo, un business tentaculaire

Contrairement à ses amis, installés un plus en contrebas du site qui fixent le toilettage d’un mouton vivant à 250 francs CFA, on peut dire que Mamadou est un veinard.Les cadets de Salif faisant le toilettage des moutons /Jeff Amann - Libre Tribune

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Tabaski, l’heure de la chasse aux moutons bien gras, aux bétails bien dodus ; tabaski, l’heure des courses effrénées dans les parcs à bétail. Une occasion unique pour les marchands de moutons, bœufs, cabris, etc., de faire la maximum de bénéfice ; une occasion rêvée pour les fidèles musulmans d’afficher leur puissance financière, de vivre pleinement leur foi, seul ou en famille.

Au marché de bétail d’Abobo, cette commune du nord d’Abidjan, on se frotte les mains. L’affluence est à la hauteur des attentes. En dehors des marchands de bétail, on peut y trouver des livreurs d’herbe, des vendeurs de café, de canne à sucre, de cigarettes, de pneus, de sachets plastiques, etc. Une économie d’échelle qui profite à tout le monde. Chacun arrive se faire un gain quotidien raisonnable, en cette période de Tabaski. Ce que nous confie Abdoul, tout souriant !

« Actuellement ça va. Hier j’ai vendu cinq moutons. Avant-hier cinq. Ce matin, je suis venu ; j’attends les clients comme tout le monde », nous fait part le sexagénaire avant de tourner les talons illico presto pour aller nourrir son cheptel. Le temps c’est de l’argent ! C’est bien connu, un secret de polichinelle, mais encore plus en cette période de Tabaski pour ces pères de famille. Abdoul doit en effet payer les 70 mille francs de taxe annuelle à la mairie d’Abobo, encaissée sciemment en période de Tabaski et engranger la plus-value nécessaire pour s’occuper de ses progénitures en période de vache maigre.

part le sexagénaire avant de tourner les talons illico presto pour aller nourrir son cheptel. Le temps c’est de l’argent !

                          Un marchand donne à manger à son bétail /Jeff AMANN – Libre Tribune

Dans ce marché de bétail d’Abobo, « Coco service »*, sur la Nationale 2, tronçon Université Nangui Abrogoua – rond-point Anador, les montons de Tabaski se négocient de 50 mille à 500 mille CFA (voire plus !), à la tête. La vente au kilogramme n’étant pas encore vigueur en Côte d’Ivoire. Pour un bœuf, le minimum requis est de 250 mille francs CFA. Quant aux cabris, le marchandage se fait dans la fourchette de 25 à 80 mille francs CFA.

Karim, un cadre moyen dans une entreprise commerciale vient de faire une bonne affaire. Pour lui, ce bélier tout blanc d’une trentaine de kilos (vivant) au prix de 180 mille francs CFA est abordable.

« Mon budget, cette année, était de 200 mille francs CFA pour le mouton de la Tabaski. Alors l’acheté à 180 mille francs CFA, donc une marge de 20 mille francs CFA, est bon pour moi » explique-t-il, également tout souriant. Il ajoute qu’il compte le partager avec des amis ce vendredi après la grande prière.

A peine la première vente d’Abdoul conclut que surgit un jeune homme d’une vingtaine d’année, clair, élancé, cheveux chatoyant en cette matinée ensoleillée, pour proposer ses services à Karim. Son business sur ce marché de bétail d’Abobo se résume à l’abattage des animaux. Mais son offre est déclinée par le jeune cadre qui demande néanmoins à Coulibaly de l’aider à embarquer son mouton dans la berline noire flambant neuve, en la montrant du doigt, moyennant mille francs CFA. Le jeune homme ne fit aucune objection à ce client généreux.

Après quoi, Coul (c’est comme ça qu’il se fait appeler) nous raconte qu’il gagne en moyenne 10 mille francs CFA par jour à abattre et débiter le bétail. Les tarifs en vigueur dans ce marché de bétail d’Abobo sont de 7 mille francs CFA pour le mouton, 2 mille francs CFA pour le cabri et 20 mille francs CFA pour le bœuf.

 

Les tarifs en vigueur dans ce marché de bétail d’Abobo sont de 7 mille francs CFA pour le mouton, 2 mille francs CFA pour le cabri et 20 mille francs CFA pour le bœuf.

                              Deux jeunes lavent un mouton pour le débiter /Jeff AMANN – Libre Tribune

Pour allumer le feu, Coul se sert de pneus usés qu’il achète au prix de 100 francs CFA avec les mécaniciens de l’autre côté de boulevard, à la casse, ou s’en procure gratuitement auprès des femmes dans le marché. Le fonds de commerce de ces dames, les fils de fer que contiennent les pneus.

Coul veut prendre sa première dose de café avant que le rythme ne devienne infernal au marché de bétail d’Abobo. Il se dirige vers Hamadou, un vendeur ambulant qui s’est sédentarisé à l’occasion de la fête de Tabaski. Le pic des activités en ce lieu est une aubaine pour lui. Mais il est peu bavard. Difficile de savoir combien gagne notre vendeur de café. Quand bien même qu’il dit ne pas se plaindre, il refuse d’avancer un chiffre, même pas un indice. Ce n’est pas le cas du vendeur de feuilles à quelques mètres de lui.

Il se dirige vers Hamadou, un vendeur ambulant de café qui s’est sédentarisé à l’occasion de la fête de Tabaski.

                 Un vendeur ambulant de café au marché de bétail d’Abobo /Jeff AMANN – Libre Tribune

 

Cela fait six ans que Ibrahim fait ce métier. La vente des feuilles au marché de bétail d’Abobo lui rapporte en moyenne 12 mille francs CFA par jour. Tous les matins, il dit sillonner la ville d’Abidjan sur son vélo, pour couper les herbes fraîches et les livrer aux marchands, qui nourrissent ensuite leurs animaux avec.

Juste à côté d’Ibrahim, un nigérien, vendeur de canne à sucre. Son gain est tout aussi intéressant pour un produit apparemment insignifiant. 4 à 5 mille francs CFA par jour. Par intervalle de trois jours, il se rend à Bassam où se trouve son fournisseur pour se ravitailler.

Kouamé, le deuxième voisin immédiat de stand d’Ibrahim, est propriétaire d’un petit étalage de cigarettes et de friandises diverses qu’il gère jalousement. Son gain journalier minimum est de 3 mille francs CFA en période creuse. Mais en ces temps de préparation de la Tabaski, sa recette augmente « parce que la cigarette sort beaucoup. Je peux gagner mille francs de plus qu’avant ».

Cela fait six ans que Ibrahim fait ce métier. La vente des feuilles au marché de bétail d’Abobo lui rapporte en moyenne 12 mille francs CFA par jour.

                   Ibrahim et ses voisins de stand au marché de bétail d’Abobo /Jeff AMANN – Libre Tribune

 

Du mouton cuit à point à savourer sur place

Loin de la fumée suffocante des pneus en flamme et de la bouse puante, un parfum aromatique s’exhalait en direction d’Ibrahim et ses compagnons. Un coup d’œil furtif laisse deviner la provenance de cette agréable odeur qui effleurait délicatement nos narines et frappait de plein fouet notre odorat.

Les sens aiguisé, l’appétit ouvert, l’unique choix possible en l’occurrence était de tester les talents culinaires de ce Sogotigui (vendeur de viande). A l’approche du barbecue artisanal d’où l’on pouvait voir le Choukouyta fumant, enduit d’huile animale, l’envie allait croissant.

« Venez voir patron. Du mouton braisé, bien chaud, bien doux ! ». Pendant qu’il lance l’invitation, sa main droite tend en notre direction, à l’aide d’un pique dent, un morceau de viande saupoudrée de Kankankan, un mélange spécial de piment. L’opinion lui reconnaît des vertus aphrodisiaques !

C’est de la bonne viande de mouton, cuit à point, tendre et fondant sur la langue, agréable au palais. « Pour mille francs CFA s’il vous plait ! ».

A l’approche du barbecue artisanal d’où l’on pouvait voir le Choukouyta fumant, enduit d’huile animale, l’envie allait croissant.

Du choukouyta fumant au marché de bétail d’Abobo /Jeff AMANN – Libre Tribune

Durant la dégustation, Kader nous apprend qu’il vend quotidiennement trois à quatre moutons, frais comme braisé, en raison de 17 kilos le mouton dépecé. La viande fraîche de mouton coûte 3 mille francs le kilogramme, tandis que un menu morceau de braisé coûte 500 francs CFA. Tripe, foie, rognon, tout y passe. Absolument rien n’est jeté, ou presque.

La tête et les pattes du mouton sont vendues par le boucher à « de vrais clients qui viennent de Cocody, Riviera, Angré » à un prix qui oscille entre 5 et 7 mille francs CFA, en fonction de la taille de la bête. A ce niveau, une autre opportunité d’affaires s’offre à qui veut travailler.

Mamadou, un adolescent de 17 ans qui n’a jamais été à l’école, se charge du nettoyage. Ses services sont offerts à mille francs CFA.

               Mamadou, un adolescent de 17 ans qui n’a jamais été à l’école /Jeff AMANN – Libre Tribune

Mamadou, un adolescent de 17 ans qui n’a jamais été à l’école, se charge du nettoyage. Ses services sont offerts à mille francs CFA. Contrairement à ses amis, installés un plus en contrebas du site qui fixent le toilettage d’un mouton vivant à 250 francs CFA, on penser que Mamadou est un veinard. Oui mais ne vous y tromper pas ! Salif et ses deux petits frères ont un champ d’action plus large, beaucoup de mouton à laver. Cet enfant de 17 ans (également) qui a abandonné les études scolaires en classe de 4e pour se consacrer uniquement à ce métier toilette 50 à 60 moutons par jour. Faites le calcul vous mêmes. Quant à nous, nous avons atteint notre seuil de saturation en matière de chiffres.

Contrairement à ses amis, installés un plus en contrebas du site qui fixent le toilettage d’un mouton vivant à 250 francs CFA, on peut dire que Mamadou est un veinard.

                                                 Les cadets de Salif /Jeff AMANN – Libre Tribune

Cette journée d’immersion dans l’univers des marchands de bétail d’Abobo en cette période de Tabaski a ouvert notre esprit sur les opportunités d’affaires insoupçonnées dans notre environnement immédiat. Comme le dirait l’autre, « Abidjan est une belle femme qui est prêtre à s’ouvrir à toi pour peu que tu la regardes ». Alors ouvrons les yeux !

A lire  >>  Côte d’Ivoire : Abobo ne fait rien avec le ‘‘grand ménage’’ de A.D.O

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