Femmes ivoiriennes, une solidarité autour du poisson pour la survie

Lors de la répartition, la première main revient à la femme qui est allée acheter le carton de poissons au réfrigérateur. Une récompense pour les efforts fournis, car cela relève du parcourt du combattant.Séance de répartition d'un carton de poisson de type maquereau entre deux femmes au marché d'Abobo - Jeff Amann/Libre Tribune

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« Prends ma main, ma sœur ! », c’est la traduction littérale de la symbolique d’une pratique existentielle entre des femmes ivoiriennes. La traduction en mots d’une image de solidarité frappante qui se vit au quotidien dans les marchés d’Abidjan, une solidarité qui se consolide au fil du temps autour d’une denrée alimentaire : le poisson.

Chaque jour au réveil, tôt le matin, très tôt le matin après certainement un coup à la va vite à 4 heures du mat d’un mari aimant ou d’un amant bienveillant d’un soir, elles s’empressent d’enfiler un corsage, nouer un pagne ou mettre un jean, se faire une carte d’identité (se laver le visage) avant de courir pour le marché aux poissons d’Abobo ; un récipient en plastique sur la tête ou sous le bras, dans l’aisselle.

La grasse matinée, ce n’est pas pour maintenant. Les câlins blottie contre l’être aimé après la folle équitation de trois minutes chrono pour le septième ciel, elle n’en est pas là. Encore faudrait-il qu’elle y soit une seule fois arrivée. Au septième ciel, bien sûr. Ce luxe, elle n’y goûte que rarement, c’est certain. Il faut du temps pour cela. Or, du temps, elle n’en dispose pas assez pour en jouir pleinement. Une seconde de retard, et tu rates le train de la solidarité. Les autres femmes ne t’attendront pas !

L’intérêt est commercial, la pratique culturelle et sociale, pour un enjeu sociétal. Un seul. La pauvreté ! 46,3% en Côte d’Ivoire. C’est le taux officiel selon l’enquête sur le niveau de vie réalisée en 2015. La pauvreté est bien réelle en Côte d’Ivoire, au-delà de la croissance économique de 9 % brandie de manière ostentatoire, et frappe de plein fouet les femmes. Alors, on se serre les coudes, on se tend la main autour du poisson. « Prends ma main, ma sœur ! »

Vous les entendriez, dans la brume matinale d’une rue déjà bondée de monde, crier à gorge déployée « Tilapia, dix mille, demi (½) », « Maquereau tiers (1/3) », « Tilapia, huit mille, tiers (1/3) », etc., annonçant ainsi leur intention d’achat. Ces voix enrouées par un réveil précipité se perdent progressivement dans le tumulte d’un marché qui se réveille, donnant lieu à des échos dans la cavité non insonorisée de votre appareil auditif.

« Tilapia, dix mille, demi (½) ». Allez-y comprendre avec moi, un carton de tilapias ou de carpes d’un coût de 10 000 francs CFA, soit deux #Kémi* (lol) à partager entre deux femmes. Au lieu donc de débourser dix mille francs CFA pour une quantité de poissons dont elle n’a pas forcément besoin ou que sa maigre bourse ne pourrait supporter, chaque femme dépense cinq mille francs CFA.

Pour le tiers, le partage du carton de poissons se fait entre trois femmes, avec une petite particularité. La division ne se fait pas systématiquement entre les trois femmes pour qu’une part revienne à chacune d’elles. Non ! On procède d’abord par un répartition à deux. Donc par demi-carton. Ensuite une des moitiés est divisée en deux entre celles qui veulent le tiers. Autrement dit, in fine, l’une des femmes repart avec demi-carton de tilapias à cinq mille francs CFA et les deux autres, l’autre moitié. Soit un achat de deux mille cinq cents francs CFA pour chacune d’entre elles. Tel est le principe du Tiers.

L’ensemble de ces principes est valable pour tous les types de poissons, quels qu’en soient la mesure et le prix (7 à 35 mille FCFA). Au kilogramme ou au carton. Par ailleurs, d’autres règles sont en vigueur pour maintenir cet élan de solidarité entre femmes sur les rails.

 

« Du contrat social »

Comment maintenir la flamme de la solidarité allumée sans se brouiller, ni se lyncher ? Croyez-moi, entre femmes, c’est vite arrivé sans le minimum de règles et d’ordre. Alors on se parle, on s’organise, on balise.

Lors de la répartition, la première main revient à la femme qui est allée acheter le carton de poissons au réfrigérateur. Une récompense pour les efforts fournis, car cela relève du parcourt du combattant. Entre affluence et empressement, vous avez vite fait de vous faire piétiner ou même voler. Qu’est-ce que vous croyez ? Tout le monde n’a pas de bonnes intentions, voyons ! Bref.

Quand le carton de poissons est pourvu d’un nombre pair de tilapias ou de maquereaux, on peut dire Alléluia, car on ne se séparera pas en queue de poisson (sourire). Toutefois, au moment de choisir les deux derniers poissons, la main passe. C’est-à-dire, il revient à la femme qui avait la deuxième main de prendre en premier. Suivant le raisonnement que, l’autre, depuis le temps, a eu l’occasion de choisir les plus gros poissons.

Dans la situation où le carton contient un nombre impair de poissons, deux possibilités s’offrent à nos braves femmes. Primo, la femme de la première main peut décider de vendre le dernier poisson à son associée ou, deuzio, l’acheter à cette dernière. Dans les deux cas, le montant fixé oscille entre 100 et 200 francs CFA. 100 francs pour le carton de 8000, 150 francs pour celui de 9000 et 200 francs pour ceux qui coûtent 10000 ou 10500 francs. Mais souvent par altruisme, elle en fait don à cette partenaire d’un matin. C’est la famille.  

Après quoi, ces femmes riches de quatre, cinq, huit, dix, quinze, voire vingt poissons (c’est selon), retournent dans leurs lieux d’habitation respectifs, non sans acheter laitues et légumes qui vont avec.

Mariées ou pas, de jour comme de nuit, elles se retrouvent dans les marchés, aux coins des rues, devant les maquis, pour proposer en détail aux citoyens ivoiriens, les clients, du poisson fumé ou frais, et/ou des mets de différentes sortes.

Après quoi, ces femmes riches de quatre, cinq, huit, dix, quinze, voire vingt poissons (c’est selon), retournent dans leurs lieux d’habitation respectifs, non sans acheter laitues et légumes qui les accompagnent.

Vendeuse de laitues et légumes au marché de poissons d’Abobo – Jeff Amann/Libre Tribune

 

Un réveil de raison

Cynthia, vendeuse dans la commune de Cocody-Angré, est spécialiste du poisson braisé et de l’APF (Attiéké Poisson Fumé), un plat typiquement ivoirien. Cette jeune femme d’une trentaine d’années, mère célibataire d’un garçon d’environ dix ans, achète tous les matins au marché de poissons d’Abobo un demi-carton de maquereaux et de carpes pour un coût total de 11500 francs CFA. Elle réussit en général à épuiser son stock de poissons qu’elle accompagne de frites et d’attiéké pour ses fidèles clients.

Cynthia n’aime pas trop évoquer les questions de chiffre d’affaires, une histoire de croyance, mais vit de cette activité depuis plus de neuf ans sur le sol abidjanais. Cette jeune femme déscolarisée par manque de moyens financiers, selon elle, n’a que ça comme travail pour sa survie et pour la scolarisation de son fils, Luc. Il est entièrement à sa charge. Bien qu’elle s’en sorte à minima, le prochain homme qui partagera sa vie peut attendre. Il n’est pas encore inscrit à l’ordre du jour de la réunion. Le goumin**, elle n’en veut plus, son cœur en lambeaux, elle l’a souvent recollé.

« Tu vois lui là, c’est mon fils. Depuis qu’il est né, c’est mon affaire. Moi seule ! Son papa en tombé en brousse. C’est grâce à l’APF que je vends ici, à ce carrefour, que je m’occupe un peu, un peu de lui. C’est avec ça aussi que j’arrive à payer ma maison et m’occuper de moi et de ma petite sœur qui m’aide à vendre. C’est pas facile mais on va faire comment ? Mon frère, si tu veux attendre garçon pour te donner l’argent, tu vas pourrir là. Donc nous là, on fait rien avec garçon. Je cherche pour moi et pour mon fils. Il doit aller à l’école ! C’est pour ça qu’on coupe notre sommeil. », conclut-elle d’un ton péremptoire, en jetant un peu d’eau sur les braises en flammes pour ne pas brûler le poisson de son client impatient. Il a faim ! Et il le fait remarquer. Bruyamment ! Autrement dit, Cynthia n’attend pas un homme pour la prendre en charge. Elle se bat au quotidien pour gagner son argent, faire des économies pour scolariser son fils et préparer son avenir.

Ainsi, tous les matins, comme Cynthia, des centaines de femmes affluent de partout en Abidjan, dans les différents marchés de poissons. Éprouvées par la pauvreté, sans considération aucune, elles se tendent la main dans leur volonté commune de s’en sortir ;  dans leur désir partagé de prendre en charge leurs proches et elles-mêmes. Elles sont solidaires les unes des autres pour améliorer leurs conditions de vie, pour se donner une qualité de vie. « Prends ma main ma sœur ! ».

Mariées ou pas, de jour comme de nuit, elles se retrouvent dans les marchés, aux coins des rues, devant les maquis, pour proposer en détail aux citoyens ivoiriens, le client, du poisson fumé ou frais, et/ou des mets sous différentes formes.

Une vendeuse de poisson, en plein fumage, reçoit une cliente – Jeff Amann/Libre Tribune

(*) Le #kémi, dans le jargon ivoirien, est un billet de cinq mille en référence à l’activiste politique franco-béninois Kémi Séba qui a en brûlé un à Dakar pour dénoncer cette « monnaie coloniale » encore en vigueur dans certains pays d’Afrique de l’ouest et centrale.

(**) Déception amoureuse dans le langage ivoirien

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 Quelques photos pour la route

Comment maintenir la flamme de la solidarité allumée sans se brouiller, ni se lyncher ? Croyez-moi, entre femmes s’est vite arrivé ; sans le minimum de règles et d’ordre. Alors on se parle, on s’organise, on balise.

Moment de convivialité entre les femmes, dans l’attente du partage de leur poisson, au marché d’Abobo – Jeff Aman/Libre Tribune

 

Mariées ou pas, de jour comme de nuit, elles se retrouvent dans les marchés, aux coins des rues, devant les maquis, pour proposer en détail aux citoyens ivoiriens, le client, du poisson fumé ou frais, et/ou des mets sous différentes formes.

Une vendeuse de poissons en plein fumage – Jeff Amann/Libre Tribune

 

Un homme venu acheter des légumes au marché de poissons d’Abobo – Jeff Amann/Libre Tribune

 

Mariées ou pas, de jour comme de nuit, elles se retrouvent dans les marchés, aux coins des rues, devant les maquis, pour proposer en détail aux citoyens ivoiriens, le client, du poisson fumé ou frais, et/ou des mets sous différentes formes.

Aïcha, une vendeuse de persil qui « cherche l’argent shap shap (vite, vite) » au marché de poissons d’Abobo – Jeff Amann/Libre Tribune

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5 Commentaires

  1. Un exemple de solidarité entre femmes qui montre à la Côte d’Ivoire le chemin qui mène à l’évolution : Solidarité, altruisme, will power. Merci encore une fois, très cher, pour ce beau billet en immersion, comme tu sais bien le faire.

    1. Oui les Ivoiriens sont formidables dans leur ensemble. Mis à part les politiques qui sont ingénieux pour semer la discorde pour mieux piller les ressources, les populations se serrent les coudes quand besoin est.

      Merci pour les encouragements, frère de plume !

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